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Vers l’apparition de la chair

Depuis des années Agnès Mellon photographie la danse.  Au plus près, comme si elle cherchait l’essence mystique des corps, non pas dans le mouvement, mais dans les appuis, les arrêts, les contacts. Sous des angles inattendus, des diagonales, des contre-plongées, en cherchant à saisir cette limite, ce moment, où l’espace noir cède la place à la chair éclairée.

Dans l’exposition que la photographe propose au cabinet Jurisconseil à Marseille, sa recherche se précise, se complète et se diversifie. À ses photographies de danse,  de spectacle, s’ajoutent des images de training, de yoga, où les détails des corps plus à nu encore laissent sentir, sous la peau, les tendons et les muscles. Les formats photographiques s’adaptent à l’espace du cabinet d’avocat, longues banderoles dans l’escalier, projection sur une fenêtre, imprimés sur supports solides, séries thématiques sur les murs qui jouent de cadrages, et de légers décalages comme cinétiques… Variées et riches, l’enjeu n’y est plus d’y reconnaître les œuvres des chorégraphes, l’identité des corps surpris, mais de voir comment la manière de l’artiste évolue toujours vers plus d’intimité, vers le secret sous la peau, insaisissable, et pourtant…

Dans le sous-sol, pour la première fois, une vidéo. Le son est juste un souffle, celui de la photographe qui filme. Le mouvement n’est que celui de la lumière qui monte et éclaire peu à peu la chair. Qui apparaît, puis disparaît, simplement, sans que l’on puisse deviner exactement quand on commence à la voir, et à la perdre. Une métaphore de cet insaisissable qui, paradoxalement, nous permet peut-être d’en approcher…

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2017

Entre aperçus

La commande photographique laisse peu de marge au travail personnel si on désire qu’il touche à l’artistique. Spécialisée dans la photo de reportage culturel et de spectacle, collaboratrice de la première heure à Zibeline, Agnès Mellon, dont on a pu apprécier la précédente expo au KLAP, pose quelques jalons personnels au Théâtre des Salins dont elle a  souvent arpenté les coulisses. La sélection proposée (on en attendrait un peu plus) se concentre sur les moments de préparation des artistes à l’affiche lors cette saison martégale. Fidèle à sa posture de proximité la photographe capte en plans très rapprochés la présence et le geste hors scène grâce à sa part de détail. «Pour cette expo j’étais vraiment dans le portrait, pour entrer dans l’intimité, dans le geste qui prépare…»

Car elle ne conçoit pas le détail comme une métonymie visuelle, un simple prélèvement d’un ensemble (un corps, un groupe, un instrument, une scène…). Elle le capte selon ce qui serait à voir et éprouver au-delà de l’information photographique. «Au moment où il va entrer en scène le masque de l’artiste apparaît doucement mais les traits, l’intimité restent présents.» Ainsi l’essentiel a lieu moins dans le hors-champ que dans le hors-cadre : l’au-delà de l’image. Ce qui est aperçu dans certains clichés relève plutôt de l’entre-vu, de ce qui est possible d’advenir entre, les choses et le photographe, la photo et le regardeur, la photo et le non photographique. Cette attraction partagée nous mène au-delà de l’image, dans une dynamique du regard particulière, chère à Daniel Arasse lorsqu’il se penchait sur la peinture.

Et la matérialité du support y contribue discrètement. L’impression sur bâche, à l’inverse des habitudes du lisse et du brillant sur papier, confère une épaisseur, un grain qui prend tout son sens dans les grands formats : à vouloir y regarder de plus près on n’y voit pas mieux mais au-delà. Un des enjeux des recherches à venir pour l’artiste photographe.

CLAUDE LORIN

Mai 2012

 

Exposition. Agnès Mellon expose au Klap – Maison de la danse, une série dephotographies et des installations autour du geste interdit.


L’identité comme optique
Toujours portée par le désir d’approfondir son art et son lien (étroit) avec le spectacle vivant, la photographe Agnès Mellon dévoile l’exposition « Identité » au Klap – Maison de la danse. Des clichés pris entre 2006 et 2012, au Festival de Marseille, en Avignon ou lors de créations locales, qui ont la particularité d’interroger notre propre regard sur l’autre.
« Tout est parti d’une commande sur le thême de l’identité mais peu a peu l’idée a évolué, s’est modifiée, pour se transformer en une réflexion sur le geste interdit. Mais si vous regardez bien, je n’ai pas voulu des photos qui abordent le sujet trop frontalement. Par exemple, quand je montre deux femmes côte à côte, on ne sait pas forcément si elles sont amies ou en couple. Le physique provoque un ressenti, un avis… J ‘ai souhaité miser sur cette ambiguïté, sur ce trouble », explique l’artiste.
Scénographie en deux parties
La scénographie signée Nathalie Genot, est articulée en deux parties, complémentaires. Dans le hall du lieu dirigé par Michel Kélémenis, il a été décidé de jouer sur la notion d’espace et sur la lumière. Il y a des portraits comme celui, grimé, du comédien Philippe Car, souriant. Des photos prises dans des loges aussi. En fond, c’est un vidéoprojecteur qui diffuse des images en grand format. Dans un second temps, le visiteur est invité à pénétrer dans un couloir étroit, plus sombre. Là, il est mis en avant des clichés regroupés par série et une installation basée sur la verticalité.
« C’est la volonté de jouer sur les modes de représentation », argumente la photographe qui a pour habitude de ne jamais faire poser ses sujets ni de recadrer ou retoucher ses prises de vues. En découle un travail sur le vif, l’instinct où le rôle du corps tient un rôle majeur, quitte à ce qu’il soit morcelé. « Oui, j’ai sans doute ce regard un peu bancal… Il faut dire que je déteste quand cela fait carte postale. Parfois je ressens plus de choses dans une seule partie du corps que dans l’ensemble, donc je ne me prive pas de le couper », termine Agnès Mellon, dont la réflexion sur l’identité, colle parfaitement à son optique de recherche.
Cédric COPPOLA

 

Le Klap présente  » Identité « , une exposition d’ Agnès Mellon au coeur des lieux de la création


Agnès Mellon • 8 juillet 2013⇒25 août 2013 •
Photographe de presse et auteure, Agnès Mellon hante les plateaux de théâtre et de danse en toute discrétion. Ce qui lui permet de capter l’expression des corps au plus près, de donner à voir leur respiration profonde… De ses immersions dans les lieux de la création, elle offre des portraits comme des autoportraits, sensibles, à fleur de peau.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2013
Identité
jusqu’au 25 août
Klap, Marseille 3e

« Les regards d’Agnès


Je n’ai pas été immédiatement séduite par les photos d’Agnès Mellon. Son regard sur la danse différait trop du mien : elle me donnait à voir les corps de près, là où ils transpirent, s’essoufflent, où les veines se gonflent, où les chairs se dévoilent sans sensualité, par l’effort qu’elles fournissent à produire des gestes.
Mais mon agacement face à la subjectivité affichée d’Agnès Mellon se doublait, je dus l’admettre, d’une fascination : ces photos-là m’ouvraient des portes, montraient des êtres, refusaient la froideur du papier glacé, des cadrages raisonnés, de la netteté idéale. Quelque chose dans ces images capturait mon œil.
En persistant je compris : derrière chaque corps se dessine un fantôme qui ravit le regard. Un reflet sur le sol, une ombre, un homme qui passe, un épieur tapi, un double, des sosies effacés qui, au lointain, affirment qu’il existe une perspective, un autre espace. Celui justement que mon œil usuel ne voit pas, s’attachant aux mouvements clairs de l’avant-scène, aux angles objectifs, à l’idée d’ensemble, aux pas exhibés.
Ainsi la photo d’Agnès Mellon a changé mon regard ; nous nous séparons encore à l’entrée des spectacles: elle s’installe devant, au coin, élaborant des angles, visant les chairs ; je me place plus loin, de face, et cherche à percevoir une globalité illusoire. Mais à la fin nous nous racontons toujours ce que nous avons vu… »

Agnès Freschel

 

« Danse immobile


Pourquoi faire de la photo lorsqu’on est éprise de mouvement ? Il n’y a apparemment rien de plus statique, de plus figé qu’une photo !
Apparemment… parce qu’avec Agnès Mellon, la photo sort de son immobilité, s’extrait de ce figé pour l’éternité. A l’instant où le temps suspend son vol, elle saisit le bras qui s’élance, le pied qui s’enfonce dans le sol, l’émotion des mains qui se crispent. Elle s’imprègne des pauses et des silences, comme pour mieux souligner les contours du geste… Elle ose l’impudeur même pour aller au plus près, pour se fondre dans la goutte de sueur, dans la souffrance de l’étirement.
Aller jusqu’au bout, oser inventer de nouvelles extrémités… c’est une façon de nous sortir des clichés, des regards convenus, de nous dévoiler la vie, dans sa gestuelle, dans son présent, dans ce qu’elle a de plus insaisissable et de plus invisible… »
Karine Jamen