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© Ulrich Monso.
Critiquesphotographie

Soulèvements marseillais

Photographe de danse, Agnès Mellon trompe la torpeur satisfaite de son milieu. Elle quitte les plateaux, les studios, pour scruter les fragments, déployer les déchirures de six mois de chorégraphies manifestantes, clamant la colère populaire marseillaise révélée par la tragédie de la rue d’Aubagne.

Par Gérard Mayenpublié le 18 nov. 2019, magazine Mouvement 

http://www.mouvement.net/critiques/critiques/soulevements-marseillais

Ici pas de portiques, tourniquets, ni portes de verre coulissantes. Pas de guichets, ni scanneuse à billet électronique, pas d’offre d’audio-guidage, ni agents de médiation culturelle sous l’œil sourcilleux de vigiles en uniformes. Ici, on écarte à peine des battants de lourd caoutchouc, pour basculer sans transition de la rue à l’espace d’exposition. Aucun signe de la distinction culturelle ne filtre le passage de la ville, et sa vie, à l’art.

L’antique salle des rotatives du quotidien communiste La Marseillaise, en plein cœur de la cité phocéenne, abrite l’exposition La dent creuse, de la photographe Agnès Mellon et de la journaliste et créatrice sonore Chrystèle Bazin. « Dent creuse », ainsi qu’on peut désigner les espaces désespérément vides des n°63, 65 et 67 de la rue d’Aubagne, à quelques centaines de mètres de là, qui s’effondraient sur leurs habitants, dont huit en moururent, au matin du 5 novembre 2018.

Juste un an plus tard, la première photographie de l’exposition La dent creuse n’est pourtant pas celle de gravats, d’évacuations, ou autres scènes d’urgence (de même qu’aucun autre de la cinquantaine de clichés réunis). On n’est pas ici dans une exposition de photo-journalisme. Agnès Mellon est connue à Marseille comme photographe de danse.

De cette matière, elle documente et abonde les besoins en presse et communication. Mais elle en produit tout autant un dépassement plasticien. Elle y questionne son propre medium. Sa photographie y échappe à tout format standard. Ses supports se fragmentent, se démultiplient et débordent dans l’espace. Pareille procédure performe sa propre chorégraphie. Elle engage l’action de sa perception. Cela redouble quand Agnès Mellon porte son regard, et Chrystèle Bazin tend son micro, vers les six mois de manifestations populaires auxquelles elles ont pris part dans le contexte des effondrements dans le quartier de Noailles.

 

p. Ulrich Monso

C’est alors un soulèvement de l’émotion collective qu’il s’agit de restituer, celui-là même dont elles ont été partie prenante, en tant que voisines, citoyennes, impliquées. « Nous sommes tous des enfants de Marseille » criaient ces foules, unanimes, en insurrection de dignité. Ces artistes comptent au nombre de ces concitoyens. Elles trompent la torpeur d’un milieu « créatif », dont la stupéfiante, l’accablante indifférence affichée, n’a pas fini d’être questionnée. Un pays se soulève. Les périls sont extrêmes. Or presque aucun.e ne semble concerné.e.

La première photographie de La dent creuse est énigmatique : celle d’un masque à gaz saisi en gros plan, gommant totalement les traits du visage de la personne qui le porte. Un effet d’irréel, frôlant le fantastique, bascule ainsi d’emblée vers la tournure ahurissante du maintien de l’ordre dans ce pays, donnant forme violente, militaire et judiciaire, d’un pré-fascisme profondément inquiétant, à un déni autoritaire du droit de manifester, au pays du président « rempart contre l’extrême-droite ».

Les prises de vue et de son d’Agnès Mellon et Chrystèle Bazin, assument cette subjectivité émotionnelle, qui n’est pas celle de théoriciennes du fait politique. Le visiteur y plonge intégralement. La seconde photographie est tout aussi troublante pour ce visiteur qui, dans une illusion digne de la gare de la Ciotat, a l’impression que le mur de Berlin – autre anniversaire du moment – est en train de se renverser sur lui, pressé par une foule débridée, surgissant par l’arrière.

En fait, il ne s’agit que d’affiches militantes géantes, apposées sur le mur de la honte marseillais, que la mairie dressa tout autour de La Plaine, pour y sécuriser un chantier pris d’assaut par la population riveraine. Juste précurseurs du drame de Noailles, ces faits ainsi restitués triangulent le regard, une fois que l’œil réalise le contexte urbain et combattant du vrai mur répressif marseillais, support de l’image historique, symbolique et universalisée, d’un autre mur, allemand.

 

La ville est là

Ainsi s’engage la machine à démultiplier les significations, qui fait l’art d’Agnès Mellon. Quand les affrontements violents sont incessants, ce n’est pas les abus qu’elle documente, ni les figures manifestantes qu’elle érigerait en portraits-icônes. À ce bal des gentils et des méchants, elle oppose l’atmosphère qui s’élève de toute une ville, où la présence des robocops policiers se fait masse indistincte mais partout palpable. Sur un cliché, l’horizon des silhouettes policières finit par se dissoudre dans l’absurde artificialité de mannequins de plastique laissés nus dans la demi-clarté d’une vitrine.

Un slogan suffit à se capter d’un seul mot, déchiré dans la nuit. Des gestes de rien se complètent, quand des pieds en gros plan se hissent, vaillants vaille que vaille, à l’assaut d’obstacles repoussants. Des enfants incertains se hasardent vers un lointain bouché, funambules sur des buses de béton zigzagant en clôture. Dans le gris pesant des enceintes sécurisées, une faille s’illumine d’un rais de soleil, poignant, sur un arbre martyre, gainé de tubes de protection, solitaire emprisonné au cœur du désastre.

Les formats sont multiples. Les supports tout autant, de la projection sur les murs suintants et crevassés de l’antique atelier où on se déploie l’installation, lieu chargé de toutes mémoires ouvrières et marseillaises, à des rétro-projections focalisant leurs lumières sur des tulles flottants et autres bannières suspendues. Les motifs, souvent de détail, se découpent, s’agencent en plans qui se recouvrent, s’enchaînent, font mosaïque. Les accrochages par fragments et découpes, épousent le tourment du dédale en recoins de ces lieux.

Une grande déambulation s’orchestre, au cœur d’installations visuelles gorgées de l’énergie symbolique qui embrase les chorégraphies manifestantes. Que des barrières métalliques soient disposées pour canaliser un moment du parcours de l’exposition, et on se demande si elles font pure scénographie, ou réelle protection sécuritaire.

Les grandes thématiques se répondent, par échos et prises de relais, que transportent aussi les boucles de captations sonores. La dent creuse ne craint pas de célébrer, en élévation. Empilées, d’énormes bobines de papier d’imprimerie semblent s’ériger en piliers d’un sanctuaire. Une mosaïque de détails de visages, de regards projetés, symboles de consciences à vif, y surplombe le visiteur. Interpellé.

Lequel peut alors se rendre compte qu’il est en train de fouler aux pieds, comme manifestant lui-même inlassable, une plaque métallique où collée à l’horizontale, est resserrée, en focale circulaire, une vue rasante d’un rassemblement protestataire. Ce cortège est hérissé de maquettes d’immeubles creusées dans des cartons brandis. C’est un ballet d’où l’invention d’une ville enfin habitable émerge, au-dessus d’une houle toute indistincte de foule compacte. Quelques panneaux laissent supposer que la prise de vue s’est faite sur le Vieux-Port, guère loin de l’Hôtel de ville, claquemuré. Oui, la ville est là, toute de corps mêlés et grondant nuitamment, qu’on piétine au droit de la grande stèle des hommages.

Une fois de plus, on reste abasourdi, au constat que des artistes chorégraphiques ignorent que ces choses agitent le fondamental de leur art – d’un corps politique déplié dans l’espace-temps des représentations agissant en communs. Juste à côté, c’est une ligne de CRS, dont la photo a été fixée, bombée, sur l’arrondi d’un rouleau de machine d’imprimerie, à jamais éteinte. On en capte la pression, écrasante, de production contrôlée des informations de masse. A côté de quoi, des corps dansent et se battent. Eux aussi font masse. Mais s’inventent. Agnès Mellon et Chrystèle Bazin s’y transportent.

La dent creuse d’Agnès Mellon, jusqu’au 21 décembre à la salle des rotatives de La Marseillaise, Marseille

La dent creuse : exposition immersive aux Rotatives de La Marseillaise

Après le chagrin, la rage

• 6 novembre 2019⇒21 décembre 2019 •

https://www.journalzibeline.fr/critique/apres-le-chagrin-la-rage/

La dent creuse : exposition immersive aux Rotatives de La Marseillaise - Zibeline

L’exposition immersive aux Rotatives de La MarseillaiseLa dent creuse signée Agnès Mellon et Chrystèle Bazin, propose en photographies et sons une cartographie de la colère : celle qui depuis un an se propage dans les rues de Marseille.

Une dent creuse, en terme d’urbanisme, c’est un espace vide entre deux espaces construits. Ici, il s’agit de celui laissé le 5 novembre 2018 par les effondrements d’immeubles de la rue d’Aubagne, qui, comme on le sait, ont fait 8 morts + 1. Des effondrements, des deuils, qui ont laissé un vide sinistre au cœur de Noailles, vide passé à l’enduit blanc, grillagé et gardienné. Symbole consternant d’une absence démontrée de la municipalité Gaudin sur les questions de l’habitat indigne et du mal-logement, concernant bien sûr les populations pauvres de la ville, mais pas que : les nombreux arrêtés de « péril grave et imminent » affolés et les délogements à la va-vite qui ont suivi les effondrements, diligentés par la mairie, ont touché de multiples immeubles, quartiers et catégories sociales. Cet abandon, ce laisser-aller libéral qui a généré ces effondrements meurtriers, puis les milliers de personnes délogées dans des conditions chaotiques, ont fait naître, au-delà d’actions collectives de solidarité et de soutien, une grande colère, qui a dépassée largement les frontières de la ville, et qui s’est exprimée lors de multiples marches, rassemblements et manifestations. Rejoints au même moment par une autre colère, celle née de la mise en route du chantier de rénovation plus que conflictuelle de la place Jean Jaurès à la Plaine, à quelques pas de la rue d’Aubagne. Rénovation issue de concertations bâclées, contestée par une grande partie des habitants du quartier, obtenant pour toute réponse un mur de béton ceinturant la place, excluant et méprisant.

Ondes de choc

Interpelées par ces évènements, Agnès Mellon et Chrystèle Bazin ont décidé de capter en images et en sons ces mouvements d’indignation et de révolte. L’exposition qu’elles proposent aux Rotatives est leur contribution artistique, un an après, aux diverses commémorations, actions et mobilisations qui ont lieu, en rendant visible les ondes de choc successives qui ont traversé la ville. Pas de jolies photographies encadrées sous verre, mais des séries d’images à l’air libre, de formats variés, suspendues, projetées le long des murs ou placées dans les multiples coins et recoins de ce vaste lieu en friche, à la beauté brute saisissante. Comme autant de dents creuses, mais celles-ci habitées d’élans, de soulèvements, de rage. Angles de murs, alcôves, sol, colonnes de rouleaux de papier, niches, portes métalliques, cercle de métal au sol, machines qui semblent prêtes à se remettre en marche, tissus suspendus : toute une série de supports qui renforcent la puissance, l’impact des images, leur physicalité, dans une scénographie précise et un accrochage dynamique, rythmé. Lumière rouge des torches à main, fumigènes, têtes masquées versus têtes casquées, ville sens dessus-dessous, corps qui se rassemblent ou se faufilent dans des interstices, cherchent à sortir du cadre où on tente de les enfermer, à trouver des espaces de respiration, à s’élever, flammes jaunes et blanches dans le noir, lâcher de lanternes lumineuses. Certains sons, réalisés par Chrystèle Bazin, traversent l’espace par intermittence, batucadas, le chant de la plaine, des détonations. D’autres sont situés dans des espaces en retrait, qui permettent d’écouter plus longuement, par exemple, des témoignages de personnes délogées, prévenu à l’arrache, 15 minutes pour prendre leurs affaires, sans information, baladés d’hôtel en hôtel, ou bien sidérées par les mensonges proférés par des personnages politiques devant les médias, ou en conseil municipal. Ou bien, parmi beaucoup d’autres paroles recueillies, un groupe de CRSS, c’est à dire les CRS stagiaires, dont la mission est de protéger les manifestants… Des images et des sons de combat, comme autant de lumières dans le noir.

MARC VOIRY, Journal Zibeline
Novembre 2019

La dent creuse, cartographie de la colère
jusqu’au 21 décembre tous les jeudis et vendredi de 17h à 21h et les samedi 14h à 18h.
Rotatives de la Marseillaise, Marseille

Photo : © Agnès Mellon

Marseille. Un an après le drame de la rue d’Aubagne. Exposition – La dent creuse : colère en cris et en mouvements

http://destimed.fr/Un-an-apres-le-drame-de-la-rue-d-Aubagne-Exposition-La-dent-creuse-colere-en

vendredi 8 novembre 2019

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Chrystelle Bazin et Agnès Mellon au soir du vernissage. (Photo M.E.)
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L’ambiance très particulière du lieu donne une dimension étonnante et méritée à cette exposition. (Photo M.E.)

Mortelle insalubrité. Le 5 novembre 2018, l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, à Marseille, a causé la mort de huit personnes et le « délogement », souvent sans ménagement, de 3 000 autres. Tout, ou presque, a été dit et écrit, un an après, sur le drame et ses conséquences ; mais qu’a-t-il été fait ? Marchands de sommeil, propriétaires peu scrupuleux, entre autres, ont-ils débarrassé le plancher ? Derrière les ravalements de façades de véritables réhabilitations concertées ont-elles été menées ? Pas vraiment. Et la colère est toujours là, sourde et violente, extériorisée ou intériorisée. La dent creuse -expression utilisée par les habitants de Noailles pour désigner le trou béant qui s’est formé entre les numéros 61 et 69-. aussi, est là, implacable témoin de l’incurie… L’artiste peut-il être un acteur social engagé, peut-il témoigner par le truchement de son art ? Assurément. L’exposition accrochée au sein de ce lieu chargé, puissant et mystérieux que sont les Rotatives de La Marseillaise, sur le cours d’Estienne d’Orves vient le confirmer. Agnès Mellon est photographe de danse contemporaine. Chrystelle Bazin est journaliste ; à deux pas du Vieux-Port, elles donnent à voir et à entendre ce que trop souvent certains n’ont pas voulu voir et entendre ! Nourries de cette colère, leur travail artistique en est un témoin sensible et puissant. Agnès Mellon était de la première marche de deuil à la suite de l’effondrement. Elle a commencé à faire des photos… Des mains, des yeux, des bouches où transparait la douleur, l’incompréhension, la fureur. Puis elle a été de tous les rassemblements de ces « enfants de Marseille » qui réclamaient des actions concrètes, mais aussi une cohabitation harmonieuse libérée de l’égoïsme et du repli sur soi. Chassez le naturel, il revient au galop, ce sont les gestes, les attitudes, les mouvements de la colère et du désarroi que la photographe a saisis, habituée qu’elle est aux mouvances des corps dansants. Des photographies qu’elle livre, déstructurées, au sein de cette exposition, pour que du chaos initial émerge une certaine beauté, ou plutôt une beauté certaine, en forme d’interrogation face à l’avenir. Dans la pénombre du lieu, il y a les cris, les pleurs, les désespoirs, les incompréhensions, mais aussi quelques lueurs qui laissent penser que demain sera meilleur, peut-être ! En complément d’objet direct idéal, Chrystelle Bazin est allée chercher, elle, des sons au cœur de la foule. Des grondements, des interpellations, des affirmations… Puis, dans un casque, la chanson pour l’Auvergnat chère à Brassens, livrée avec justesse par une voix féminine. Dis, monsieur, il existe l’Auvergnat…
Michel EGEA, DestMed

Pratique. « La dent creuse, cartographie de la colère. Aux rotatives de La Marseillaise, 15-17 cours d’Estienne d’Orves, Marseille (1er). Entrée libre. Tous les jours jusqu’au 11 novembre de 17 à 21 heures ; du 11 novembre au 21 décembre les jeudis et vendredis de 17 à 21 heures et les samedis de 14 à 18 heures.

[EXPOSITION] Aux Rotatives, « La dent creuse, cartographie de la colère »

Photo ulrike monsoPhoto ulrike monso

 

Vernissage réussi  dans les Rotatives de La Marseillaise pour l’exposition de la photographe Agnès Mellon et de la journaliste Chrystèle Bazin qui ont conçu l’exposition « La dent creuse, cartographie de la colère ».

Un travail visuel et sonore parti de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne. Tout en ombre et lumière, le parcours propose un retour plein d’émotions sur toutes les conséquences du drame, mais aussi plus largement ces luttes qui ont secoué Marseille, des travaux de la Plaine aux Gilets jaunes.

M.R.

À voir jusqu’au 21 décembre au 15-17, cours d’Estienne d’Orves. Tous les jours de 17h à 21h jusqu’au 10 novembre puis les jeudis, vendredis de 17h à 21h et les samedis de 14h à 18h.

zib annonce

 

article la marseillaise

Vers l’apparition de la chair

Depuis des années Agnès Mellon photographie la danse.  Au plus près, comme si elle cherchait l’essence mystique des corps, non pas dans le mouvement, mais dans les appuis, les arrêts, les contacts. Sous des angles inattendus, des diagonales, des contre-plongées, en cherchant à saisir cette limite, ce moment, où l’espace noir cède la place à la chair éclairée.

Dans l’exposition que la photographe propose au cabinet Jurisconseil à Marseille, sa recherche se précise, se complète et se diversifie. À ses photographies de danse,  de spectacle, s’ajoutent des images de training, de yoga, où les détails des corps plus à nu encore laissent sentir, sous la peau, les tendons et les muscles. Les formats photographiques s’adaptent à l’espace du cabinet d’avocat, longues banderoles dans l’escalier, projection sur une fenêtre, imprimés sur supports solides, séries thématiques sur les murs qui jouent de cadrages, et de légers décalages comme cinétiques… Variées et riches, l’enjeu n’y est plus d’y reconnaître les œuvres des chorégraphes, l’identité des corps surpris, mais de voir comment la manière de l’artiste évolue toujours vers plus d’intimité, vers le secret sous la peau, insaisissable, et pourtant…

Dans le sous-sol, pour la première fois, une vidéo. Le son est juste un souffle, celui de la photographe qui filme. Le mouvement n’est que celui de la lumière qui monte et éclaire peu à peu la chair. Qui apparaît, puis disparaît, simplement, sans que l’on puisse deviner exactement quand on commence à la voir, et à la perdre. Une métaphore de cet insaisissable qui, paradoxalement, nous permet peut-être d’en approcher…

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2017

Entre aperçus

La commande photographique laisse peu de marge au travail personnel si on désire qu’il touche à l’artistique. Spécialisée dans la photo de reportage culturel et de spectacle, collaboratrice de la première heure à Zibeline, Agnès Mellon, dont on a pu apprécier la précédente expo au KLAP, pose quelques jalons personnels au Théâtre des Salins dont elle a  souvent arpenté les coulisses. La sélection proposée (on en attendrait un peu plus) se concentre sur les moments de préparation des artistes à l’affiche lors cette saison martégale. Fidèle à sa posture de proximité la photographe capte en plans très rapprochés la présence et le geste hors scène grâce à sa part de détail. «Pour cette expo j’étais vraiment dans le portrait, pour entrer dans l’intimité, dans le geste qui prépare…»

Car elle ne conçoit pas le détail comme une métonymie visuelle, un simple prélèvement d’un ensemble (un corps, un groupe, un instrument, une scène…). Elle le capte selon ce qui serait à voir et éprouver au-delà de l’information photographique. «Au moment où il va entrer en scène le masque de l’artiste apparaît doucement mais les traits, l’intimité restent présents.» Ainsi l’essentiel a lieu moins dans le hors-champ que dans le hors-cadre : l’au-delà de l’image. Ce qui est aperçu dans certains clichés relève plutôt de l’entre-vu, de ce qui est possible d’advenir entre, les choses et le photographe, la photo et le regardeur, la photo et le non photographique. Cette attraction partagée nous mène au-delà de l’image, dans une dynamique du regard particulière, chère à Daniel Arasse lorsqu’il se penchait sur la peinture.

Et la matérialité du support y contribue discrètement. L’impression sur bâche, à l’inverse des habitudes du lisse et du brillant sur papier, confère une épaisseur, un grain qui prend tout son sens dans les grands formats : à vouloir y regarder de plus près on n’y voit pas mieux mais au-delà. Un des enjeux des recherches à venir pour l’artiste photographe.

CLAUDE LORIN

Mai 2012

 

Exposition. Agnès Mellon expose au Klap – Maison de la danse, une série dephotographies et des installations autour du geste interdit.


L’identité comme optique
Toujours portée par le désir d’approfondir son art et son lien (étroit) avec le spectacle vivant, la photographe Agnès Mellon dévoile l’exposition « Identité » au Klap – Maison de la danse. Des clichés pris entre 2006 et 2012, au Festival de Marseille, en Avignon ou lors de créations locales, qui ont la particularité d’interroger notre propre regard sur l’autre.
« Tout est parti d’une commande sur le thême de l’identité mais peu a peu l’idée a évolué, s’est modifiée, pour se transformer en une réflexion sur le geste interdit. Mais si vous regardez bien, je n’ai pas voulu des photos qui abordent le sujet trop frontalement. Par exemple, quand je montre deux femmes côte à côte, on ne sait pas forcément si elles sont amies ou en couple. Le physique provoque un ressenti, un avis… J ‘ai souhaité miser sur cette ambiguïté, sur ce trouble », explique l’artiste.
Scénographie en deux parties
La scénographie signée Nathalie Genot, est articulée en deux parties, complémentaires. Dans le hall du lieu dirigé par Michel Kélémenis, il a été décidé de jouer sur la notion d’espace et sur la lumière. Il y a des portraits comme celui, grimé, du comédien Philippe Car, souriant. Des photos prises dans des loges aussi. En fond, c’est un vidéoprojecteur qui diffuse des images en grand format. Dans un second temps, le visiteur est invité à pénétrer dans un couloir étroit, plus sombre. Là, il est mis en avant des clichés regroupés par série et une installation basée sur la verticalité.
« C’est la volonté de jouer sur les modes de représentation », argumente la photographe qui a pour habitude de ne jamais faire poser ses sujets ni de recadrer ou retoucher ses prises de vues. En découle un travail sur le vif, l’instinct où le rôle du corps tient un rôle majeur, quitte à ce qu’il soit morcelé. « Oui, j’ai sans doute ce regard un peu bancal… Il faut dire que je déteste quand cela fait carte postale. Parfois je ressens plus de choses dans une seule partie du corps que dans l’ensemble, donc je ne me prive pas de le couper », termine Agnès Mellon, dont la réflexion sur l’identité, colle parfaitement à son optique de recherche.
Cédric COPPOLA

 

Le Klap présente  » Identité « , une exposition d’ Agnès Mellon au coeur des lieux de la création


Agnès Mellon • 8 juillet 2013⇒25 août 2013 •
Photographe de presse et auteure, Agnès Mellon hante les plateaux de théâtre et de danse en toute discrétion. Ce qui lui permet de capter l’expression des corps au plus près, de donner à voir leur respiration profonde… De ses immersions dans les lieux de la création, elle offre des portraits comme des autoportraits, sensibles, à fleur de peau.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2013
Identité
jusqu’au 25 août
Klap, Marseille 3e

« Les regards d’Agnès


Je n’ai pas été immédiatement séduite par les photos d’Agnès Mellon. Son regard sur la danse différait trop du mien : elle me donnait à voir les corps de près, là où ils transpirent, s’essoufflent, où les veines se gonflent, où les chairs se dévoilent sans sensualité, par l’effort qu’elles fournissent à produire des gestes.
Mais mon agacement face à la subjectivité affichée d’Agnès Mellon se doublait, je dus l’admettre, d’une fascination : ces photos-là m’ouvraient des portes, montraient des êtres, refusaient la froideur du papier glacé, des cadrages raisonnés, de la netteté idéale. Quelque chose dans ces images capturait mon œil.
En persistant je compris : derrière chaque corps se dessine un fantôme qui ravit le regard. Un reflet sur le sol, une ombre, un homme qui passe, un épieur tapi, un double, des sosies effacés qui, au lointain, affirment qu’il existe une perspective, un autre espace. Celui justement que mon œil usuel ne voit pas, s’attachant aux mouvements clairs de l’avant-scène, aux angles objectifs, à l’idée d’ensemble, aux pas exhibés.
Ainsi la photo d’Agnès Mellon a changé mon regard ; nous nous séparons encore à l’entrée des spectacles: elle s’installe devant, au coin, élaborant des angles, visant les chairs ; je me place plus loin, de face, et cherche à percevoir une globalité illusoire. Mais à la fin nous nous racontons toujours ce que nous avons vu… »

Agnès Freschel

 

« Danse immobile


Pourquoi faire de la photo lorsqu’on est éprise de mouvement ? Il n’y a apparemment rien de plus statique, de plus figé qu’une photo !
Apparemment… parce qu’avec Agnès Mellon, la photo sort de son immobilité, s’extrait de ce figé pour l’éternité. A l’instant où le temps suspend son vol, elle saisit le bras qui s’élance, le pied qui s’enfonce dans le sol, l’émotion des mains qui se crispent. Elle s’imprègne des pauses et des silences, comme pour mieux souligner les contours du geste… Elle ose l’impudeur même pour aller au plus près, pour se fondre dans la goutte de sueur, dans la souffrance de l’étirement.
Aller jusqu’au bout, oser inventer de nouvelles extrémités… c’est une façon de nous sortir des clichés, des regards convenus, de nous dévoiler la vie, dans sa gestuelle, dans son présent, dans ce qu’elle a de plus insaisissable et de plus invisible… »
Karine Jamen